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Gouverner à gauche, comment l’Espagne donne l’exemple

Alors que l’extrême droite progresse partout, que la droite traditionnelle s’y aligne idéologiquement sans trop de scrupules, l’Espagne persiste à gouverner à gauche, joindre les actes au discours et assumer des politiques de transformation sociale, démocratique et féministe.

Léa Chamboncel

12 déc.

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Gouverner à gauche, comment l’Espagne donne l’exemple

Alors que l’extrême droite progresse partout, que la droite traditionnelle s’y aligne idéologiquement sans trop de scrupules, l’Espagne persiste à gouverner à gauche, joindre les actes au discours et assumer des politiques de transformation sociale, démocratique et féministe.

Léa Chamboncel

12 déc.

Il suffit de regarder autour de nous pour mesurer à quel point l’Espagne fait figure d’exception en Europe. Alors que l’extrême droite progresse partout, que la droite traditionnelle s’y aligne idéologiquement sans trop de scrupules (que ce soit au Parlement européen où le PPE vote désormais des textes avec l’extrême droite, où au niveau national où des responsables politiques de droite, à l’instar de Nicolas Sarkozy, appellent à “faire sauter” le barrage républicain), l’Espagne persiste à gouverner à gauche, joindre les actes au discours et assumer des politiques de transformation sociale, démocratique et féministe. Une anomalie réconfortante dans un paysage politique européen de plus en plus assombri.

Ce qui frappe d’abord, c’est l’énergie démocratique qui irrigue le pays depuis une dizaine d’années. L’Espagne n’a rien d’un laboratoire théorique : elle expérimente vraiment. C’est à Barcelone qu’est née Decidim, l’une des plateformes de démocratie participative en open source les plus utilisées au monde. Elle permet aux citoyen·nes de co-construire des budgets, d’amender des politiques publiques, de participer à l’aménagement urbain ou de proposer des mesures écologiques. À l’heure où une partie de l’Europe se replie sur un modèle vertical, l’Espagne continue d’inventer des formes de pouvoir plus ouvertes, plus collaboratives, plus horizontales. Et peut-être est-ce là le premier enseignement : gouverner à gauche, c’est accepter de ne pas gouverner seul·e.

Ce choix est également politique et stratégique. En Espagne, la gauche a compris que la fragmentation pouvait être mortifère. Unidas Podemos, puis Sumar, ont connu des conflits internes, des défections, des désaccords publics, mais malgré cela, l’alliance avec le PSOE s’est maintenue. La coalition n’est pas née d’une harmonie parfaite, mais d’un constat simple : on n'accède pas au pouvoir sans union et l’Espagne a démontré que l’union n’est pas une utopie, mais une stratégie électorale gagnante, tout comme l’ont rappelé la NUPES et le NFP chez nous. 

L’autre exception espagnole tient au fait que le gouvernement Sánchez n’a jamais renoncé à mener des politiques de gauche, même dans un contexte européen très hostile. Alors que partout en Europe, la social-démocratie s’est recentrée jusqu’à se confondre avec le néolibéralisme, le PSOE a pris une direction inverse. Le salaire minimum a augmenté de 54 % depuis 2019, une fiscalité plus progressive a été introduite, incluant un impôt exceptionnel sur les grandes fortunes, les protections sociales ont été renforcées et les droits des salarié·es élargis. En France, on appelle souvent cela “irréalisme budgétaire”. En Espagne, on appelle cela gouverner. 

Le féminisme est peut-être ce qui distingue le plus clairement l’Espagne du reste de l’Europe. Là où la France réduit les budgets des associations féministes et où la première dame qualifie les féministes de “sales connes”, l’Espagne en a fait un axe majeur de son action publique. La loi dite du “seul oui est oui”, qui redéfinit le consentement de manière explicite, a été l’une des avancées les plus marquantes. L’accès à l’IVG a été renforcé et les dispositifs de lutte contre les violences conjugales ont été consolidés. L’Espagne a montré que féminisme institutionnel pouvait réellement faire avancer les choses et non plus seulement rimer avec washing et opérations de communication opportunistes. 

Bien sûr, tout n’est pas rose. Vox progresse, s’implante, influence le débat public. L’Espagne n’est pas un îlot miraculeux, protégé de la poussée réactionnaire qui traverse tout le continent, et le reste du monde. Mais la dynamique espagnole dit quelque chose d’essentiel : l’extrême droite prospère d’autant plus que la gauche s’excuse d’être de gauche. Là où celle-ci assume ses convictions, améliore concrètement la vie des gens, renforce les droits, hausse les salaires et partage le pouvoir, l’extrême droite recule. Ou, à tout le moins, elle ne gagne pas. 

C’est cela, au fond, la leçon espagnole : le courage politique n’est pas seulement une vertu morale, c’est aussi une stratégie électorale. Faire des choix clairs, redistribuer, protéger les plus vulnérables, promouvoir l’égalité, expérimenter des innovations démocratiques… tout cela n’a jamais empêché un gouvernement de gauche de se maintenir. Au contraire. À l’heure où l’Europe semble glisser vers un autoritarisme inquiétant, l’Espagne rappelle qu’il existe encore un espace pour des politiques transformatrices, ambitieuses, féministes et populaires. 

Oui, on peut encore gouverner à gauche en Europe. L’Espagne nous montre même que, lorsque la gauche gouverne réellement à gauche, il arrive qu’elle gagne !

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