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La partie émergée de l’ICEberg

Camille Mackler est avocate spécialisée dans le droit de l’immigration aux Etats-Unis. Depuis plus de vingt ans, cette Française milite pour améliorer les droits humains, à l’intersection des migrations et de la sécurité nationale.

Illustration de Clothilde Le Coz

Clothilde Le Coz

02 févr.

Protesters wave flags at an outdoor gathering
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La partie émergée de l’ICEberg

Camille Mackler est avocate spécialisée dans le droit de l’immigration aux Etats-Unis. Depuis plus de vingt ans, cette Française milite pour améliorer les droits humains, à l’intersection des migrations et de la sécurité nationale.

Illustration de Clothilde Le Coz

Clothilde Le Coz

02 févr.

En 2017, elle a été l’une des premières avocates présente à l’aéroport JFK (New York) lors de la mise en œuvre du décret anti-immigration de 2017 visant les pays musulmans, où elle a contribué à la création d’une coalition pour gérer l’arrivée des nouveaux immigrants à New-York. Son travail a notamment permis de coordonner l’arrivée des alliés afghans après la prise de pouvoir des talibans. Elle nous livre son point de vue sur la situation actuelle de la gestion de l’immigration aux Etats-Unis. 

Propos recueillis par Clothilde Le Coz  

De quoi la politique de Trump est-elle le nom selon toi ?  

Pour moi, ce que nous vivons aux Etats-Unis aujourd’hui s’apparente à une descente vers une forme dictature que l’on a pu voir dans arriver ces cinquante dernières années en Amérique du Sud ou en Asie. Il existe une volonté de réduire la dissidence au silence, en toute impunité et avec une satisfaction certaine. Aujourd’hui, notre gouvernement est en guerre contre ses propres citoyen·nes et les forces d’immigration sont les plus simples à contrôler pour le Président.

Depuis octobre 2024, au moins 38 personnes sont mortes en détention aux mains de ICE. On parle particulièrement de Renée Good et Alex Pretti car ils étaient blancs, mais n’oublions pas les autres. Parmi elles, au moins 1 a été tuée délibérément – le médecin légiste qui a conclu à un meurtre. Cette politique de répression n’est pas cachée. Le gouvernement déclare ouvertement que les états démocrates sont visés, car ils sont opposés à la politique de Trump.

Peut-on comparer ICE à une sorte de milice qui agit en toute impunité, sous contrôle du gouvernement ?

À l'origine, une loi a été votée en 2002 pour créer le Department of Homeland Security (DHS) après les attentats du 11 septembre 2001. Il s'agit d'une sorte de grand ministère de l'Intérieur dont fait partie ICE comme agence administrative chargée de placer en détention les personnes qui enfreignent les lois sur l'immigration – mais pas les citoyens, bien qu'on ait pu constater le contraire. Relevant du droit administratif, les personnes détenues par ICE n'ont pas accès à un avocat ni à aucune forme de défense.

Depuis quelque temps, cette agence a connu un véritable changement idéologique dans la perception de son mandat, ce qui a poussé plusieurs personnes à la quitter – en plus des licenciements opérés par DOGE. Aujourd'hui, je ne peux plus communiquer avec certaines d'entre elles car nous soupçonnons que nos messages sont surveillés.

Dans les faits, ICE ne rend compte de ses actions à personne. Laisser cette agence agir ainsi relève d'une volonté délibérée du gouvernement. Normalement, lorsqu'il est fait usage de la force, des procédures d'enquête existent – au moins en interne – permettant de prendre des mesures en cas d'abus. Or actuellement, ICE fait ce qu'elle veut en la matière, facilitée par un système institutionnel qui ne prévoit aucune supervision spécifique au Congrès, contrairement au FBI par exemple. Rattaché au département de la Justice, ce dernier dépend d'un comité de supervision au Congrès auquel il doit rendre des comptes si nécessaire. Les événements de Minneapolis montrent même que les actions d'ICE sont encouragées : le gouvernement ment pour leur donner raison.

Cette situation ne sert pourtant pas le Président. De nombreux sondages montrent que l'opinion publique se retourne contre lui : si les citoyen·nes souhaitent de l'ordre, iels ne veulent pas de cruauté. À Minneapolis, un climat de terreur règne désormais : les personnes immigrées – même présentes légalement sur le territoire – ne sortent plus, et les citoyens américains non plus, par peur d'une balle perdue.

Faut-il abolir ICE d’après toi ?

On entend beaucoup cela en ce moment et il transparaît de nombreuses études que les citoyen·nes veulent de l’ordre, mais pas de la cruauté.  Selon moi, il ne sert à rien de le faire si on n’a pas réfléchi à la gestion de l’immigration en tant qu’états et nation. Or, à l’heure actuelle, je vois deux freins principaux à cela.

D’abord, la volonté politique. La question de l’immigration est une question compliquée qui demande un courage politique énorme pour être traitée sérieusement. Personne ne l’a malheureusement dans un contexte où le Président souhaite s’arroger des pleins pouvoirs. A Minneapolis par exemple, les autorités viennent d’annoncer que l’ICE porterait des caméras embarquées à la suite d’une demande des démocrates, mais il s’agit d’une mesure totalement insuffisante. Pour moi, cela illustre simplement le décalage qui existe entre la classe politique et les citoyens aujourd’hui dans le pays. Dans les faits, je ne vois pas quelle différence ce type de caméra embarquée sur les agents d’ICE peut créer. On a déjà plein de vidéos de ce qui se passe.

Ensuite, parallèlement à la question de l’immigration, c’est la question de la détention des êtres humains qu’il faut remettre en question. Aux Etats-Unis, la majorité des centres de détention sont des centres privés. C’est une industrie qui brasse des milliards de dollars. A New-York, ils sont interdits mais dans les états du Sud du pays, c’est très commun. Ces entreprises sont des grands employeurs et leurs employés sont rémunérés au nombre de lits occupés. Plus les personnes sont détenues, mieux ils sont payés. La logique est implacable et c’est devenu un lobby très important, en général rangé du côté des Républicains, qui gère toutes les formes de détention. Les agences d’immigrations sont de grandes clientes de ces entreprises.

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