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“Le régime iranien fait face à  une menace existentielle” - entretien avec Sharareh Mehboudi

Popol a pu s’entretenir avec Sharareh Mehboudi journaliste iranienne activiste et militante féministe réfugiée. Elle a été contrainte de quitter l’Iran en 2019 et nous confie son sentiment face au tournant historique que vit le pays.

Illustration de Clothilde Le Coz

Clothilde Le Coz

09 janv.

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“Le régime iranien fait face à  une menace existentielle” - entretien avec Sharareh Mehboudi

Popol a pu s’entretenir avec Sharareh Mehboudi journaliste iranienne activiste et militante féministe réfugiée. Elle a été contrainte de quitter l’Iran en 2019 et nous confie son sentiment face au tournant historique que vit le pays.

Illustration de Clothilde Le Coz

Clothilde Le Coz

09 janv.

Propos recueillis par Clothilde Le Coz

Assistons-nous à une révolution que les autorités tentent de dissimuler ?

Ce n’est plus un simple rassemblement ni une vague de protestation de courte durée : nous sommes face à l’un des mouvements contestataires les plus vastes et les plus sérieux en Iran depuis la révolution de 1979, et de nombreux analystes y voient un tournant historique présentant les caractéristiques d’une transition révolutionnaire.

Oui, à mon sens, ce qui se déroule aujourd’hui en Iran dépasse, sur de nombreux plans, le stade d’une contestation ponctuelle et prend la forme d’un mouvement aux caractéristiques révolutionnaires : extension géographique, continuité, montée d’une forme d’organisation, radicalisation des slogans et surtout passage clair de la revendication à un rejet total du système.

Le pouvoir, précisément pour cette raison, tente de dissimuler cette réalité. Son instrument principal est le blackout informationnel : coupure d’Internet, restrictions sur la téléphonie et les communications, blocage de la circulation des images et des informations, et parallèlement construction d’un récit officiel qui présente les manifestants comme des « émeutiers » ou des « agents étrangers ». C’est exactement ce qui s’est produit en 2019 : d’abord la coupure des communications avec le monde, ensuite la répression massive dans l’obscurité.

À mes yeux, lorsqu’un régime, au lieu d’apporter une réponse politique, recourt à une coupure nationale des communications et à une répression de type militaire, cela signifie qu’il ne fait pas face à une crise ordinaire ; il fait face à une menace existentielle — et c’est précisément ce que nous voyons aujourd’hui en Iran.

Peux-tu expliquer ce qui est en train de se dérouler ?

À mon avis, la faim et la pression économique sont clairement l’un des moteurs principaux de ce soulèvement : les Iranien·nes vivent depuis des années sous le poids de l’inflation, de l’effondrement des conditions de vie et de la disparition de tout espoir. Je pense toutefois que réduire ces protestations à l’économie est une erreur d’analyse.

Cette fois, nous faisons face à un mécontentement plus large, à un désespoir plus total et à une volonté d’en finir avec l’ensemble du système. Lorsque des messages et des appels, jusque dans des villages et des zones éloignées, invitent les habitants à rejoindre les centres urbains pour participer aux manifestations, il ne s’agit plus uniquement d’économie. Le pouvoir a même tenté de convaincre la population de ne pas descendre dans la rue en distribuant de l’aide (bons de consommation, argent), mais certains m’ont dit clairement : « Pour nous, le problème, c’est la totalité de ce système… nous voulons qu’ils partent. Nous sommes descendus dans la rue et nous ne rentrerons pas tant que le régime ne sera pas tombé. »

L’échec du pouvoir dans tous les domaines a fait disparaître l’espoir de réformes. C’est pourquoi des gens sont descendus mains nues dans la rue et se sont retrouvés face à un régime armé jusqu’aux dents.

Dans un post publié le 12 janvier 2026 sur Instagram, tu parles de « censure douce » des médias occidentaux face à la situation actuelle en Iran.  Peux-tu expliquer cette expression ?

À mes yeux, l’un des aspects les plus douloureux de cette crise n’est pas uniquement la répression dans les rues d’Iran, mais aussi la manière dont elle est relayée dans une partie des médias occidentaux, notamment en France. Aux côtés de médias et de journalistes professionnel·le·s qui font preuve d’empathie et de rigueur, nous constatons aussi une forme de silence, de minimisation ou de narration sélective.

Quand je parle de « censure douce », je ne parle pas d’une censure officielle. Je parle d’un mécanisme indirect : une partie du paysage médiatique analyse ce soulèvement non pas à partir de la réalité du terrain et de son coût humain, mais à travers le prisme de préférences politiques et de cadres idéologiques. Résultat : au lieu de se concentrer sur l’essentiel — les morts, les arrestations massives, la menace d’exécutions et le blackout informationnel — l’attention se déplace vers des débats politiques, voire vers les slogans des manifestants, que certains courants tentent de récupérer en fonction de leurs intérêts.

D’un point de vue éthique, dans un moment pareil, la question n’est pas de savoir quelle force politique nous préférons. La question est qu’un peuple subit une répression sanglante et que sa voix est étouffée dans l’obscurité. Les droits humains et la liberté d’un peuple ne doivent pas dépendre des préférences politiques de certains analystes ou médias.

En tant que journaliste, témoin de la situation actuelle en Iran, comment vérifies-tu tes informations dans un contexte où l’accès à l’information est limité ?

La vérification de l’information en Iran — notamment dans ce contexte de coupure d’Internet et de censure — est l’un des aspects les plus difficiles du travail journalistique. Mais je m’appuie sur mon expérience vécue en Iran — en particulier celle de novembre 2019 — ainsi que sur un réseau de sources humaines fiables dans différentes villes, et sur une collecte d’informations en plusieurs couches.

Ma méthode est de ne jamais publier une affirmation majeure sur la base d’une seule source. Toute information doit être confirmée par plusieurs canaux indépendants : témoins directs, citoyen-journalistes, sources locales, et parfois contacts au sein du milieu médical ou des familles. En parallèle, je vérifie les images et vidéos via des indices de lieu, de temporalité et leur cohérence avec d’autres récits, afin d’établir qu’elles sont authentiques et liées aux mêmes événements. 

Enfin, étant donné que la coupure d’Internet limite la vérification indépendante, je traite les chiffres avec prudence et je distingue toujours clairement les chiffres « confirmés » des chiffres « estimés ». Pour moi, l’essentiel est la précision et la responsabilité professionnelle, pas la vitesse ni l’émotion.

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