Propos recueillis par Clothilde Le Coz
Assistons-nous à une révolution que les autorités tentent de dissimuler ?
Ce n’est plus un simple rassemblement ni une vague de protestation de courte durée : nous sommes face à l’un des mouvements contestataires les plus vastes et les plus sérieux en Iran depuis la révolution de 1979, et de nombreux analystes y voient un tournant historique présentant les caractéristiques d’une transition révolutionnaire.
Oui, à mon sens, ce qui se déroule aujourd’hui en Iran dépasse, sur de nombreux plans, le stade d’une contestation ponctuelle et prend la forme d’un mouvement aux caractéristiques révolutionnaires : extension géographique, continuité, montée d’une forme d’organisation, radicalisation des slogans et surtout passage clair de la revendication à un rejet total du système.
Le pouvoir, précisément pour cette raison, tente de dissimuler cette réalité. Son instrument principal est le blackout informationnel : coupure d’Internet, restrictions sur la téléphonie et les communications, blocage de la circulation des images et des informations, et parallèlement construction d’un récit officiel qui présente les manifestants comme des « émeutiers » ou des « agents étrangers ». C’est exactement ce qui s’est produit en 2019 : d’abord la coupure des communications avec le monde, ensuite la répression massive dans l’obscurité.
À mes yeux, lorsqu’un régime, au lieu d’apporter une réponse politique, recourt à une coupure nationale des communications et à une répression de type militaire, cela signifie qu’il ne fait pas face à une crise ordinaire ; il fait face à une menace existentielle — et c’est précisément ce que nous voyons aujourd’hui en Iran.
Peux-tu expliquer ce qui est en train de se dérouler ?
À mon avis, la faim et la pression économique sont clairement l’un des moteurs principaux de ce soulèvement : les Iranien·nes vivent depuis des années sous le poids de l’inflation, de l’effondrement des conditions de vie et de la disparition de tout espoir. Je pense toutefois que réduire ces protestations à l’économie est une erreur d’analyse.
Cette fois, nous faisons face à un mécontentement plus large, à un désespoir plus total et à une volonté d’en finir avec l’ensemble du système. Lorsque des messages et des appels, jusque dans des villages et des zones éloignées, invitent les habitants à rejoindre les centres urbains pour participer aux manifestations, il ne s’agit plus uniquement d’économie. Le pouvoir a même tenté de convaincre la population de ne pas descendre dans la rue en distribuant de l’aide (bons de consommation, argent), mais certains m’ont dit clairement : « Pour nous, le problème, c’est la totalité de ce système… nous voulons qu’ils partent. Nous sommes descendus dans la rue et nous ne rentrerons pas tant que le régime ne sera pas tombé. »
L’échec du pouvoir dans tous les domaines a fait disparaître l’espoir de réformes. C’est pourquoi des gens sont descendus mains nues dans la rue et se sont retrouvés face à un régime armé jusqu’aux dents.



